La 4ᵉ soirée de L’ADIS s’est tenue dans un contexte de questionnement profond du modèle social français. Entre contraintes budgétaires durables, vieillissement démographique, transformations du travail et attentes croissantes en matière de protection et de justice sociale, une interrogation centrale s’impose : notre système social est-il encore soutenable, lisible et équitable ?
Plus largement, c’est la capacité collective à financer durablement la solidarité tout en préservant son efficacité et son acceptabilité qui est aujourd’hui en débat.
C’est autour de ces enjeux que se sont articulés les échanges, nourris par les interventions de deux personnalités aux regards complémentaires :
• Sophie Boissard, directrice générale du groupe Clariane
• David Lisnard, maire de Cannes, président de l’Association des maires de France (AMF), fondateur de Nouvelle Énergie
1- Un constat partagé : un modèle social puissant, mais fragilisé par sa complexité et son pilotage
Dès l’introduction, un constat a fait consensus : le modèle social français demeure l’un des plus protecteurs au monde, mais il est aujourd’hui sous tension, non par défaut de principes, mais par déséquilibre entre ambition, moyens et efficacité opérationnelle.
David Lisnard a rappelé quelques ordres de grandeur structurants :
• Près de 940 milliards d’euros de dépenses sociales, soit presque un tiers du PIB ;
• Une dette publique de plus de 3 400 milliards d’euros, dont près de 60 % de la hausse sur vingt ans est imputable aux dépenses de protection sociale (retraites, maladie, chômage).
Pour autant, cette dépense massive ne se traduit ni par une meilleure performance globale, ni par une meilleure lisibilité pour les bénéficiaires. Le système est jugé illisible, fragmenté, instable dans ses règles, et souvent perçu comme pas suffisamment efficient par ceux qui le financent et le font vivre.
2- L’entreprise face aux angles morts du système : le point de vue de Sophie Boissard
Sophie Boissard a apporté un éclairage très concret, issu de l’expérience de Clariane, acteur majeur du soin et du médico-social, confronté quotidiennement aux tensions du système.
a) Formation et apprentissage : un levier décisif, mais mal piloté
Clariane a fait le choix stratégique d’un investissement massif dans la formation, notamment l’apprentissage, devenu la colonne vertébrale du recrutement dans les métiers du soin.
Quelques chiffres marquants :
• 24 000 salariés en France,
• 3 000 personnes en permanence en formation diplômante, soit près de 12 % des effectifs,
• Un investissement annuel d’environ 20 millions d’euros en formation.
Pourtant, Sophie Boissard a pointé une incohérence majeure : Sur ces 20 M€ investis, seuls 10 M€ reviennent effectivement à l’entreprise, le reste alimentant le service public de l’emploi, alors que l’entreprise pourrait en faire bénéficier directement ses salariés.
Elle a insisté sur les effets pervers du “stop and go” réglementaire : incertitudes budgétaires, changements de règles fréquents, réduction brutale des capacités d’accueil des apprentis, y compris dans des secteurs pourtant en tension.
Contrairement aux discours tenus sur les “effets d’aubaine”, elle a souligné que, dans les métiers du soin, l’apprentissage, et plus généralement l’alternance, est un véritable ascenseur social, permettant à des agents de service d’accéder aux métiers d’aides-soignants. Sophie Boissard a par ailleurs indiqué que chez Clariane, près de deux directeurs sur trois sont issus de la promotion interne.
b) Employeurs démunis face aux abus du système
Autre point fort de son intervention : la difficulté croissante pour les employeurs à gérer certaines situations d’abus du système de protection sociale, notamment sur les arrêts maladie lorsque les intéressés travaillent pendant leur arrêt indemnisé.
Cette situation crée un sentiment d’injustice interne :
• Elle pénalise les équipes engagées qui continuent à se mobiliser,
• Elle tire vers le bas le collectif de travail,
• Elle fragilise l’autorité managériale et la cohésion sociale au sein des entreprises.
Sophie Boissard n’a pas plaidé pour une remise en cause du principe de protection, mais pour un meilleur respect des règles, condition indispensable à la soutenabilité et à l’acceptabilité du système.
3- Subsidiarité, responsabilité et efficacité : les propositions structurantes de David Lisnard
David Lisnard a développé une vision fondée sur trois principes clés : subsidiarité, responsabilité et mise en concurrence régulée.
a) Réintroduire de la subsidiarité dans la formation et l’action sociale
Il a plaidé pour un recentrage du financement public là où les acteurs privés ou de branche font effectivement le travail.
Sa proposition sur la formation est claire :
• Financer prioritairement les dispositifs adossés à l’obtention d’un diplôme ou d’une certification,
• Reconnaître l’investissement réel des entreprises formatrices,
• Éviter un système où les fonds sont collectés sans retour tangible pour ceux qui forment effectivement.
b) Systèmes étrangers et concurrence régulée : l’exemple italien et espagnol
David Lisnard a évoqué plusieurs comparaisons internationales, notamment :
• L’Italie, où la complémentarité entre solidarité familiale, action publique et acteurs privés permet de limiter l’isolement des personnes âgées ;
• L’Espagne, avec l’exemple du SAMU social madrilène, fondé sur des contrats clairs, des critères de performance précis et une transparence des coûts comme l’illustre le partenariat qui lie la Communauté de Madrid et Clariane aujourd’hui.
Il a défendu l’idée que, pour des biens essentiels comme la santé ou la dépendance, la concurrence régulée n’est pas une menace mais un outil d’amélioration de la qualité et de l’efficience, à condition d’un cahier des charges exigeant.
c) Dépendance, logement et rôle de la famille
Sur la dépendance, les échanges ont mis en lumière un point souvent occulté :
• 80 % des plus de 80 ans ne sont pas dépendants ;
• Une grande partie de la prise en charge repose déjà sur les actifs immobiliers et l’épargne des ménages.
David Lisnard a ainsi questionné la pertinence d’une assurance dépendance obligatoire, estimant que les priorités résident plutôt dans :
• Le maintien à domicile,
• La prévention (activité physique, nutrition, lien social),
• La mobilisation intelligente des ressources existantes.
4- Une conclusion partagée : remettre de la cohérence, du temps long et du respect des règles
Au terme des échanges, une conviction commune s’est dégagée : Le modèle social français est un élément structurant de la cohésion nationale, mais sa soutenabilité est à risque du fait de l’instabilité et de la complexité des règles, ainsi que de comportements d’abus, certes minoritaires, mais qui décrédibilisent l’ensemble.
Les pistes évoquées convergent vers :
• Une meilleure articulation entre acteurs publics, entreprises et territoires,
• Une responsabilisation accrue de tous les bénéficiaires du système,
• Un pilotage fondé sur les résultats, la performance et l’impact réel,
• Et une trajectoire de long terme, à l’abri des ajustements permanents dictés par l’urgence politique.
Conclusion : refonder sans renoncer
Cette 4ᵉ soirée de L’ADIS a mis en lumière une conviction partagée : le système social français reste un acquis majeur, mais sa pérennité dépend de notre capacité à le transformer avec lucidité et courage.
Refonder ne signifie pas renoncer. Cela implique de clarifier les objectifs, d’assumer des choix, et de réconcilier efficacité économique et ambition sociale.
En offrant un espace de dialogue exigeant, libre et respectueux, L’ADIS confirme sa vocation : contribuer à une réflexion collective approfondie sur l’avenir de notre modèle social.

