Le dialogue social en France est-il encore adapté aux
enjeux de notre pays et des entreprises ?
Paris, 19 mai 2026 – Élisabeth Borne & Jean-Dominique Senard
La 5ᵉ soirée de L’ADIS s’est tenue dans un contexte de convergence de tensions inédites : ralentissement de la productivité, essoufflement du modèle social, transition technologique sans précédent et montée d’un malaise social profond.
Pour y répondre, Xavier Colonna et L’ADIS ont réuni deux figures de premier plan : Élisabeth Borne, ancienne Première ministre et Jean-Dominique Senard, président du groupe Renault et garant des Assises du travail, autour de 90 dirigeants, DRH et représentants du monde de l’entreprise.

Dès l’ouverture des échanges, une conviction s’est imposée avec force : le dialogue social ne peut plus être pensé comme un simple outil de gestion des relations professionnelles. Il est
devenu un enjeu de stabilité démocratique, de transformation économique et de cohésion
nationale.
I. Un modèle social sous pression : le poids du financement
Xavier Colonna a ouvert la soirée par un panorama chiffré saisissant, validé en amont par les équipes des deux intervenants.
La France affiche des prélèvements obligatoires à 43,5 % du PIB,
contre 39 % en moyenne européenne, avec des charges employeurs atteignant 10 % du PIB, soit 50 % de plus que la moyenne de nos partenaires européens. Et ce, malgré l’allègement progressif des prélèvements obligatoires opérés depuis 2016.
Depuis l’année dernière, le solde naturel de la population est passé pour la première fois en territoire négatif depuis 1945 et d’ici 2050, la France comptera plus de 19 millions de retraités
avec seulement 1,4 actifs par retraité contre 2 en 1980.
Ces données ont fourni le cadre dans lequel Élisabeth Borne et Jean-Dominique Senard ont formulé un diagnostic lucide : le système de protection sociale, conçu dans l’après-guerre pour
une société jeune et pleinement employée, dans le contexte de croissance des 30 glorieuses, a progressivement accumulé les correctifs sans jamais s’attaquer à sa logique de financement.
« Le problème n’est plus seulement le coût de notre modèle social, mais son mode de financement et les effets pervers qu’il génère sur l’emploi, la compétitivité et les trajectoires salariales. »
Élisabeth Borne
Le phénomène des « trappes à bas salaires » illustre ces effets pervers avec acuité : augmenter un salarié revient très cher à l’employeur, tandis que le gain net pour le salarié reste marginal en raison de la perte d’aides et de la hausse de l’imposition.
Résultat : le salaire minimum représente désormais près des trois quarts du revenu médian, comprimant les perspectives
d’évolution au sein de l’entreprise et favorisant les trappes aux bas salaires.
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Idée forte : Le constat est largement partagé : il est indispensable de repenser le mode de financement de la protection sociale. Mais la question de savoir sur quoi faire peser les nouvelles ressources reste, elle, entière.
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II. Dialogue social : une nécessité stratégique, des formes à réinventer
Jean-Dominique Senard a d’emblée posé une conviction forte : dans toutes les entreprises qu’il a dirigées, notamment Michelin et Renault, le dialogue social a été, sans exception, la clé de résolution des crises. Il n’est plus un « luxe optionnel » pour l’entreprise, mais une nécessité stratégique face à la brutalité des transformations en cours.
Pour autant, il appelle à une évolution profonde de ses formes. Les instances traditionnelles, trop verticales, trop procédurales, font face au défi de la vitesse des mutations technologiques
et industrielles.
Il plaide pour ce qu’il nomme le « dialogue professionnel » : un dialogue plus quotidien, ancré dans les équipes et les managers de proximité, qui alimente et donne encore plus de sens au dialogue social institutionnel.
« Ce que je décris, c’est un dialogue qui se construit à tous les étages de l’entreprise et non plus seulement dans les instances. Le moindre changement de stratégie, même minime, s’il n’est pas compris à la base, va vous faire traîner ralentit la marche de
l’entreprise. Et nous ne pouvons nous le permettre ! »Jean-Dominique Senard
Élisabeth Borne a rejoint cette analyse en soulignant la nécessité de redynamiser la démocratie sociale : aujourd’hui, moins d’un quart des entreprises adhèrent à une organisation
professionnelle, et seul un tiers des salariés participent aux élections professionnelles. Comme la démocratie représentative, la démocratie sociale souffre d’une crise de légitimité, que seuls
des résultats concrets, issus de compromis durables, pourront enrayer.
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Idée forte : Le dialogue social ne peut plus être uniquement procédural. Il doit redevenir un outil de reconnaissance humaine et de reconstruction du lien collectif à tous les niveaux de l’organisation.
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III. Le malaise français : déficit de reconnaissance, d’écoute et de respect
L’un des moments les plus frappants de la soirée a porté sur les enseignements des Assises du travail, conduites par Jean-Dominique Senard et Sophie Thiéry au moment de la réforme des retraites. À travers plus de 150 rencontres dans toute la France, un diagnostic unanime a émergé de l’ensemble du corps social.
La France souffre d’un profond déficit de respect, d’écoute et de reconnaissance. Jean-Dominique Senard a précisé que les grandes mobilisations contre la réforme des retraites
n’exprimaient pas principalement une opposition à la mesure technique.
Selon les représentants syndicaux qu’il a rencontrés, CGT, CFDT et autres, seuls 20 % des manifestants étaient focalisés
sur l’âge légal de départ. Pour les 80 % restants, la rue était le vecteur d’un malaise social bien plus profond : sentiment de déclassement, impression de ne plus être entendu, perte de sens et de considération.
« C’est sorti par tous les pores de la peau, avec unanimité : notre pays est en large déficit de respect, d’écoute et de reconnaissance. Ces trois mots reflètent, j’en suis persuadé, tout le sentiment de malaise social que nous connaissons aujourd’hui. »
Jean-Dominique Senard
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Idée forte : Derrière les conflits sur les retraites ou d’autres réformes, c’est souvent autre chose qui s’exprime. Reconnaître ce malaise profond est la condition première pour que le dialogue social retrouve sa pleine légitimité.
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IV. La responsabilisation : un défi national
Jean-Dominique Senard a développé l’une des idées les plus originales de la soirée : la France souffre d’une forme « d’irresponsabilité généralisée » dans l’État, dans le management, dans les entreprises comme dans les institutions publiques. Ce déficit de responsabilisation, qu’il a récemment documenté avec Jean-Louis Bourlanges dans un rapport soutenu par l’Institut Montaigne, est selon lui l’un des ressorts profonds du malaise national.
Il a illustré ce propos par sa propre expérience : la transformation culturelle de Michelin vers plus d’autonomie, de responsabilité individuelle, de management de soutien lui a pris dix ans. Un travail d’une exigence considérable, mené en permanence, qui conditionne pourtant la capacité de l’entreprise à s’adapter.
« Le retournement culturel de Michelin m’a pris dix ans. Si j’avais lâché au milieu, je ne serais pas là ce soir pour vous en parler. Tout le reste était secondaire. Quand un dirigeant tient à quelque chose et s’en occupe vraiment, ça réussit. C’est aussi simple et aussi difficile que ça. »
Jean-Dominique Senard
Ce défi de responsabilisation s’applique directement au dialogue social : les managers doivent changer de posture, devenir des développeurs de talents plutôt que des agents de contrôle, et
confier aux équipes une autonomie réelle avec la contrepartie d’une reddition de comptes.
C’est le levier qui permet, in fine, de réconcilier performance économique et reconnaissance des personnes.
V. Intelligence artificielle : l’éléphant au milieu de la pièce
L’intelligence artificielle a constitué l’un des moments les plus forts du débat.
Jean-Dominique Senard a évoqué le risque que l’IA ne provoque un « tsunami social et une augmentation significative des coûts de son usage » à très court terme, soulignant avec inquiétude que les dirigeants politiques n’en prennent pas encore la mesure alors même qu’il s’agira probablement du sujet central de la prochaine élection présidentielle.
« Ce ne sont pas seulement les tâches administratives ou d’ingénierie qui sont concernées. On parle de robots humanoïdes qui remplaceront l’électricien ou le
plombier. Nous devons décider collectivement de la société que nous voulons et ne pas laisser quelques milliardaires de la Silicon Valley le faire à notre place. »Élisabeth Borne
Les échanges ont mis en lumière plusieurs urgences convergentes : la formation massive et continue des salariés (Renault a formé entre 45 000 et 50 000 personnes en deux ans, avec des parcours lourds et structurants), la simplification du cadre réglementaire pour permettre aux entreprises de s’adapter à la vitesse de l’innovation, et la nécessité d’associer partenaires
sociaux et représentants des salariés à la définition du travail de demain plutôt que de le subir.
Un témoignage particulièrement marquant d’un invité, confronté à une procédure pour délit d’entrave pour avoir consulté de manière insuffisante les instances représentatives du personnel lors du déploiement de 250 outils d’IA a illustré concrètement le fossé entre la vitesse de la transformation technologique et la rigidité des cadres normatifs actuels.
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Idée forte : L’IA n’est pas un sujet de demain : c’est une réalité d’aujourd’hui qui réclame une mobilisation immédiate des entreprises, des partenaires sociaux et des pouvoirs publics. Ne pas s’en emparer, c’est laisser d’autres écrire les règles à notre place.
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VI. Formation professionnelle : redonner la main aux entreprises
Élisabeth Borne a plaidé avec force pour une désétatisation partielle de la formation professionnelle.
L’État n’a ni la compétence ni la réactivité nécessaire pour piloter la montée en compétences dans un environnement technologique qui évolue à cette vitesse. Les opérateurs de compétences paritaires, gérés conjointement par les représentants des employeurs et des salariés, constituent un modèle éprouvé mais il faut leur redonner une réelle latitude de gestion.
Un DG d’OPCO présent dans la salle a illustré des difficultés structurelles : convaincre un représentant de Bercy que financer un accompagnement à l’emploi est un investissement qui
réduit les allocations chômage, et non une dépense de fonctionnement, relève parfois de l’impossible.
Élisabeth Borne a partagé ce diagnostic : « Il y a besoin d’une révolution culturelle au ministère de l’Économie. Il faut que des gens comprennent ce qu’est un bilan, un investissement et une dépense de fonctionnement. »
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Idée forte : La vitesse des mutations économiques est devenue incompatible avec un pilotage administratif centralisé de la formation. Les entreprises et les partenaires sociaux doivent reprendre la main.
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VII. Partage de la valeur : un gisement sous-exploité
Jean-Dominique Senard a rappelé que la France dispose des outils de partage de la valeur parmi les plus sophistiqués au monde : intéressement, participation, actionnariat salarié. Ces
dispositifs, nés dans l’esprit du gaullisme économique, sont à la fois des leviers de motivation collective et des instruments pédagogiques puissants pour ancrer les salariés dans la vie et la
stratégie de leur entreprise.
Pourtant, le paradoxe est criant : seulement une minorité des salariés y ont accès. Il a plaidé pour un approfondissement substantiel de ces mécanismes plutôt que pour des dispositifs
ponctuels, soulignant que l’obstacle majeur reste la perception, souvent erronée, d’un coût insupportable pour les entreprises, sans mesurer l’impact positif sur la motivation et la performance collective.
« La prime Macron était une bonne idée, mais il fallait la relier aux dispositifs de
partage de la valeur, notamment la participation. Je ne connais pas d’outil plus
pédagogique pour engager les équipes à la vie de l’entreprise et à sa compréhension. »Jean-Dominique Senard
VIII. Immigration, intégration et cohésion nationale
La question démographique a naturellement conduit aux enjeux migratoires. En 2025, pour la première fois dans l’histoire du pays, la croissance de la population française est exclusivement
imputable à l’immigration.
Élisabeth Borne a refusé le simplisme des extrêmes pour plaider une position structurée en trois piliers : maîtrise des flux irréguliers à l’échelle européenne dans le cadre du Pacte sur la migration et l’asile, organisation d’une immigration de travail légale répondant aux besoins réels des secteurs en tension, et véritable politique d’intégration : apprentissage de la langue, reconnaissance des qualifications, accompagnement vers l’emploi et mixité territoriale.
Elle a insisté sur le rôle crucial des collectivités locales et des maires pour éviter les concentrations communautaires, et sur la nécessité d’assumer un cadre clair : « On choisit qui
on accueille, on choisit à quelles conditions. » Ces enjeux dépassent désormais le seul cadre de l’entreprise et interrogent plus globalement la cohésion nationale.
Conclusion : reconstruire un cadre de confiance collective
Cette 5ᵉ soirée de L’ADIS a mis en évidence une conviction partagée : le dialogue social est plus que jamais indispensable, mais il doit profondément évoluer pour répondre aux transformations du travail, de l’économie et de la société. Au-delà des constats économiques, c’est une reconstruction du sens collectif qui est en jeu.
Élisabeth Borne et Jean-Dominique Senard ont tous deux souligné que cette transformation ne pourra pas venir d’en haut : elle suppose que dirigeants d’entreprise, partenaires sociaux,
décideurs politiques et représentants des salariés acceptent ensemble de partager les responsabilités et l’inconfort qui va avec.
Le dialogue social, dans cette perspective, n’est pas un objectif en soi : c’est l’instrument d’une ambition nationale.
Priorités identifiées lors de la soirée
• Repenser le mode de financement du modèle social, au-delà de la seule maîtrise des
coûts.
• Reconstruire la confiance et la reconnaissance dans le travail, à tous les niveaux.
• Responsabiliser davantage les acteurs : Entreprises, Etat, Partenaires sociaux.
• Anticiper dès maintenant l’impact de l’IA et accélérer la formation massive des salariés.
• Réinventer la gouvernance sur les enjeux sociaux majeurs comme la formation professionnelle.
• Approfondir le partage de la valeur par l’intéressement et la participation.
• Intensifier le dialogue opérationnel au sein des organisations, pour redynamiser le dialogue social.
